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L’ultra libéralisme en question par Philippe Rapatout
Lettre ouverte à Monsieur Claude Fouquet

 

A la lecture des derniers numéros de «  La nouvelle Revue Universelle », je me demande s’il est admirable ou imprudent pour les directeurs de cette revue de vous avoir confié une tribune économique, alors que – à mon avis- les idées ultra libérales que vous défendez sont contraires aux opinions de la grande majorité des lecteurs.

 

Nous avons la confirmation, en effet, depuis le numéro 14 que votre inspiration économique vous vient d’Outre-Atlantique où vous fûtes boursier « post graduate » de la fondation américaine Fulbright à l’université de Chicago et disciple de l’ultra libéral von Hayek.

 

Je ne répondrai pas sur le plan universitaire au « Chicago boy » que vous êtes car il faudrait rassembler les souvenirs de mes études d’économie à l’université d’Oxford où je fus boursier également « post graduate » grâce à la fondation française Antonin Besse.

 

Je ne mettrai pas non plus en avant mon admiration pour J.M. Keynes, revisitée grâce au meilleur spécialiste français de cet économiste, Frédéric Poulon (1), professeur d’économie à l’université Montesquieu de ma bonne ville de Bordeaux.

 

Je maintiendrai dans l’oubli mon maître vivant es économie, Maurice Allais, qui fêtait le 31 mai ses quatre vingt dix huit ans, et a inspiré récemment à P.A. Delhommais un article remarquable (2) « Le Nobel français d’économie, Maurice Allais, prophète maudit » . De son œuvre abondante j’attire particulièrement l’attention sur la démonstration empirique magistrale :

 

 « La mondialisation. La destruction des emplois et de la croissance. » (Clément Juglar – 1999).

 

Si je vous attaquais sur ce plan, nos lecteurs pourraient n’y voir qu’une querelle stérile entre économistes.

 

Or la situation est trop grave et vos idées – à mon avis- trop fausses pour que je ne revienne plus simplement aux principes qui m’aident à contrer vos propos.

 

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(1)Frédéric Poulon « La pensée économique de Keynes » - Dunod 2004

 

(2) Le Monde 24/01/09

 

 

 

 

 

 

 

Le fonctionnaire apatride, Pascal Lamy, directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (O.M.C.), auquel vous montrez une admiration sans borne (voir Revue n°13) a fini par bien comprendre que la poussée néo protectionniste actuelle vient des élus qui s’inquiètent, à juste titre, de la désertification de certaines de nos communes de France sous l’effet des délocalisations vers des pays où les coûts salariaux sont moindres ou sous l’effet des cessations d’activités entrainées par la crise  (Interview à La Tribune du 25/03/09).

 

 

 

N’est ce pas, en effet, le rôle du politique de se préoccuper de la misère grandissante d’une grande partie de notre monde agricole ?

 

 

 

« L’économie étant la science et l’art de nourrir les citoyens et leurs familles, de les convier au banquet d’une vie prospère et féconde, est une des fins nécessaires de toute politique.

 

Elle est plus importante que la politique. Elle doit donc venir après la politique, comme la fin vient après le moyen, comme le terme est placé au bout du chemin, car c’est le chemin que l’on prend si l’on veut atteindre le terme. »

 

Ch. Maurras – A.F. 27/04/1916

 

 

 

Pourquoi voudriez-vous que nos élus se préoccupent des producteurs de mangues de Côte d’Ivoire ou encore des producteurs de bananes d’Amérique centrale (Revue n°15) qui, en plus je vous le rappelle, viennent directement concurrencer les bananes de nos Antilles Françaises ?

 

Non, Monsieur, il ne vaut pas mieux « supprimer la PAC, rendre la liberté aux exploitants (mondiaux ?) et ouvrir nos frontières » (Revue n° 15). Si la PAC mérite d’être réaménagée, il est essentiel que nos politiques protègent nos productions agricoles nationales, avec ou contre l’Europe.

 

Pourquoi ?

 

Pour la raison très simple que la vocation de la France est agricole.

 

 Nous avons la chance de bénéficier d’un sol riche et de ressources suffisantes en eau au contraire de bien d’autres pays.

 

Le problème mondial du XXIe siècle devrait être celui des ressources en eau.

 

Lorsque les mangues de Côte d’ivoire ne pourront plus être produites par manque d’eau, nous continuerons à produire toute la gamme des fruits et légumes des pays tempérés : pommes de terre, carottes, tomates, fenouils, pêches, abricots, fraises, cerises etc. et –je l’espère- par des moyens de plus en plus écologiques. Lorsque les troupeaux auront disparu des zones semi désertiques, la France continuera à élever bovins et ovins et à profiter de tous leurs produits dérivés. Il est donc essentiel pour les décennies à venir de conserver des agriculteurs.

 

Pourquoi l’idée centrale simple de l’O.M.C. : «  inciter les pays pauvres à réduire leur protection douanière sur les produits industriels et, en échange, inciter les pays riches à s’ouvrir aux exportations agricoles des pays pauvres, »

 

n’était qu’une idée simpliste, murie dans des cerveaux bureaucratiques ?

 

Les pays pauvres ont tout à la fois une industrie et une agriculture pauvres.

 

Si vous voulez les inciter à exporter des denrées agricoles, ils produiront des denrées d’exportation au détriment des cultures vivrières indispensables pour éviter les affres de la faim à leur population.

 

S’ils exportent des cultures vivrières, ce sera au détriment de la consommation locale. L’émission « Complément d’enquête » sur Antenne 2 du 8 juin citait les conséquences de la découverte par l’Europe des vertus du quinoa qui pousse en Bolivie surtout sur l’Altiplano : les paysans qui s’enrichissent produisent trop et épuisent les sols et, comme les prix ont considérablement grimpé, les Boliviens pauvres ne peuvent plus consommer cette plante ancestrale. Et voilà le résultat prévisible de la politique irresponsable de l’O.M.C.

 

 D’autre part les pays riches n’ont pas  grand besoin des produits agricoles éventuellement exportés par les pays pauvres.

 

Il faudra un jour calculer le coût écologique de leur production et les coûts de transport nécessaires pour expédier de très loin des produits agricoles qui ne correspondent chez nous qu’à un besoin artificiel.

 

Alors nous reviendrons à plus de sagesse alimentaire en nous contentant des produits de saison venant de producteurs locaux et dont la qualité est et sera toujours mieux contrôlée que celle des produits importés, sans mentionner les exemples extrêmes comme le bœuf aux hormones que voulaient nous imposer les Américains.

 

Mais accepteriez-vous de payer plus cher les produits locaux ? Mais oui, car il vaut mieux consacrer une part plus grande de son budget général à la nourriture, en contrepartie d’un budget « santé » moins lourd ou encore d’un budget « électronique et communication » moins fourni, surtout que ce dernier se compose de produits entièrement importés.

 

 

 

Pour en venir à l’industrie, je ne vois nulle part dans vos articles une démonstration des méfaits d’un protectionnisme modéré, sinon de votre part des incantations sur « le protectionnisme qui est calamiteux » (Revue n°15 page 32), « le grand danger est le protectionnisme qui a conduit à l’échec du cycle de Doha en juillet 2008. » (Revue n°14 page 152), « ce qui compte avant tout, c’est la libération des échanges industriels. » (Revue n°13 page 65)

 

Pour stigmatiser un certain « patriotisme économique » (NDLR : quelle horreur !), vous vous servez du renflouement d’Alsthom avec des capitaux publics, ce qui aurait vexé les Allemands qui se seraient tournés vers les Russes … (Revue n° 15 page 29).

 

Je ne vois pas le désavantage du renflouement public d’une entreprise de haute technologie comme Alsthom, qui a ainsi évité une entrée dans son capital de Siemens qui est notre concurrent le plus actif dans le domaine nucléaire et dans le domaine des trains à grande vitesse. Dans La Tribune du 5/05/09 il est indiqué qu’Alsthom a dégagé en 2008 un bénéfice opérationnel de 8,2% du chiffre d’affaires et prévoit pour 2009 un bénéfice de 9%. L’argent public aurait pu être moins bien placé.

 

Mais foin de ces divergences secondaires, posons la véritable question :

 

 

 

N’est-il pas du rôle du politique de tenter de conserver en France un tissu industriel performant, tout en ne renonçant pas à un système de protection sociale qui, malgré ses défauts, est un honneur pour notre pays ?

 

 

 

Si la réponse est positive comment faire sans une once de protectionnisme pour nous défendre contre ceux qui, dans le monde, se satisfont sans pudeur de salaires de misère versés à leurs travailleurs et d’une protection sociale inexistante ?

 

 

 

 

 

Voilà bien longtemps que nos maîtres catholiques et monarchistes ont répondu à cette question :

 

« Il est une raison d’Etat qui fait un devoir au gouvernement de défendre ses intérêts contre l’étranger, moins par une guerre des tarifs douaniers que par un accord qui fixe cette tarification au nécessaire pour protéger dans une juste mesure non seulement le marché au point de vue économique, mais encore le travail national au point de vue social.

 

Ainsi le pouvoir, qui impose des restrictions aux procédés de la fabrication à raison des ménagements dus à la population ouvrière, doit diriger ses relations avec l’étranger de manière que les procédés inhumains de concurrence qu’il interdit à l’intérieur ne viennent pas peser de l’extérieur sur ses nationaux. »

 

 

 

(La Tour du Pin – « Vers un ordre social chrétien » (1907)-Chap.II –2)

 

 

 

Notre devoir reste toujours le même : nous sommes au côté de ceux qui souffrent de la crise actuelle. Ils méritent tout notre appui et toute notre attention. Nous hurlons au spectacle révoltant de certains grands patrons et hauts fonctionnaires qui prétendent, encore actuellement, continuer à bénéficier de primes exorbitantes.

 

Le rapport tout récent du directeur général de l’INSEE, JPh. Cotis, vient souligner les écarts de croissance des salaires dans la dernière décennie, avec une forte accélération des très hauts salaires masquant un partage de la valeur ajoutée défavorable à une majorité de salariés.  (La Tribune 10/05/09)

 

 

 

Dans ces conditions, avec la crise, ne nous étonnons pas que la violence sociale fasse à nouveau son apparition, comme entre les deux  Grandes Guerres.

 

 

 

En ces temps là, grâce à l’Action Française nous avons pu voir en actes la grande tradition catholique et monarchiste de soutien des humbles et de lutte contre les nouveaux féodaux qu’a si bien décrite Georges Bernanos (« Les grands cimetières sous la lune » 1938):

 

 

 

« Nous n’étions pas des gens de droite.

 

Le cercle d’étude que nous avions fondé portait le nom de Cercle Proudhon, affichait ce patronyme scandaleux.

 

Nous formions des vœux pour le syndicalisme naissant. Nous préférions courir les chances d’une révolution ouvrière, que de compromettre la monarchie avec une classe demeurée depuis un siècle parfaitement étrangère à la tradition des aïeux, au sens profond de notre histoire et dont l’égoïsme, la sottise et la cupidité avaient réussi à établir une espèce de servage plus inhumain que celui jadis aboli par nos rois.

 

Lorsque les deux chambres unanimes approuvaient la répression brutale des grèves par Monsieur Clémenceau, l’idée ne nous serait pas venue de nous allier, au nom de l’ordre, avec ce vieux réactionnaire contre les ouvriers français.

 

Nous comprenions très bien qu’un jeune prince moderne traiterait plus aisément

 

avec les chefs du prolétariat même extrémistes, qu’avec des sociétés anonymes ou des banques. »

 

 

 

Cette diatribe reste toujours d’actualité. La formulation seule évoluerait, surtout depuis que le syndicalisme a été dévoyé par l’idéologie marxiste-léniniste.

 

 

 

 

 

 

 

Même si nous nous opposons fermement à votre ultra libéralisme, nous osons souhaiter que vous ne méritez pas d’être inclus dans la catégorie des gens visés par J.L.Gréau, ancien directeur des études du CNPF,  dans son dernier livre  « La trahison des économistes » (Gallimard – sept. 2008) :

 

« Toute la difficulté du débat économique réside aujourd’hui dans le double refus qu’opposent les partisans du système mondial sous obédience financière : un premier refus collectif d’en tirer le bilan critique et un second refus, plus personnel pour les individus concernés de mettre en doute une doctrine qui est l’instrument de leur influence. »      

 
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